Il y a un rituel que je répète presque chaque jour et qui, à froid, ressemble beaucoup à de l'autoflagellation volontaire : j'ouvre LinkedIn. Pas par envie. Par réflexe, ou par culpabilité professionnelle mal placée, l'idée diffuse qu'un développeur sérieux doit "entretenir son réseau". Trois secondes plus tard, mon humeur a déjà chuté d'un cran. Je n'ai encore rien lu.

Le fil se charge. Et là, quelque chose me frappe à chaque fois, quelque chose que je n'arrive plus à ignorer : ce contenu ne ressemble pas à quelque chose qu'un humain écrirait pour de vrai. Il ressemble à ce qu'un humain écrirait s'il avait appris à parler en lisant dix mille posts LinkedIn d'affilée sans jamais sortir de chez lui.

La théorie de l'internet mort appliquée à un seul réseau social

La théorie du dead internet (internet mort), dans sa version originale, prétend qu'une majorité du trafic web est aujourd'hui généré par des bots plutôt que par des humains, et que ce qui reste de contenu humain est noyé dans une masse produite automatiquement. C'est une théorie qu'on associe en général à des gens qui portent aussi un chapeau en papier alu. Sauf que sur LinkedIn, je n'ai plus besoin d'y croire. Je le vis.

Prenez n'importe quel post à plus de deux cents likes. La structure est toujours la même, presque au mot près. Une accroche qui commence par une anecdote personnelle calibrée pour l'émotion ("Il y a trois ans, j'ai perdu mon plus gros client/mon papi" (oui j'ai bien lu ça)). Un rebondissement présenté comme une leçon universelle ("Et c'est là que j'ai compris quelque chose sur le leadership"). Une chute qui n'apprend absolument rien mais qui se termine par une question rhétorique ("Et vous, comment gérez-vous l'échec ?"). Le tout saupoudré d'espaces vides entre chaque phrase, parce qu'apparemment aérer un texte de trois lignes sur dix écrans lui donne plus de poids philosophique.

Que ce soit écrit par un humain qui a intériorisé ce moule jusqu'à l'os, ou par un modèle de langage qu'on a nourri exclusivement de posts LinkedIn, le résultat final est strictement indiscernable. Et c'est précisément ça, le problème. À un moment donné, la distinction entre "humain qui imite un bot" et "bot qui imite un humain" cesse d'avoir de l'importance. Le dead internet n'a pas besoin d'être vrai à l'échelle du web entier pour être vrai à l'échelle de mon fil d'actualité.

Petit bestiaire des habitants du réseau

Sous cette couche de contenu générique, on trouve une faune assez stable, qui revient identique d'un profil à l'autre.

Il y a d'abord le faussement humble. Celui qui annonce sa promotion "avec une immense gratitude et beaucoup d'humilité", dans un post qui a manifestement été retravaillé douze fois pour paraître spontané. L'humilité affichée est en réalité la forme la plus élaborée de vantardise que le format autorise, un peu comme remercier tout le monde aux Oscars sauf que personne ne t'a rien demandé et que la cérémonie n'existe que dans ta tête.

Il y a ensuite l'expert de tout, celui qui commente absolument chaque post avec une punchline générique qui fonctionnerait aussi bien sur un article de comptabilité que sur une annonce de rachat d'entreprise. "Excellent point ! La clé, c'est toujours l'adaptabilité." Il ne sait rien du sujet. Il sait juste que commenter donne de la visibilité, et que la visibilité est le seul KPI qui compte ici.

Il y a enfin une catégorie à part, plus rare mais nettement plus traumatisante : celui qui mélange le deuil et le chiffre d'affaires dans la même phrase, sans sourciller. "La semaine dernière, ma grand-mère nous a quittés. Ce même jour, mon équipe signait le plus gros contrat de l'année. Elle aurait été si fière." Le post est illustré d'une photo de coucher de soleil libre de droits. Il récolte quatre cents réactions, dont une majorité de cœurs, comme si l'algorithme du deuil et celui de la performance commerciale avaient fusionné en une seule entité impossible à démêler. Le plus terrifiant, ce n'est pas que ce post existe. C'est qu'on ne peut jamais être certain qu'il s'agit de second degré. Sur n'importe quel autre réseau, l'hypothèse ironique tiendrait la route. Sur LinkedIn, la culture du storytelling motivationnel a rendu ce genre de phrase parfaitement plausible au premier degré, ce qui signifie qu'on a collectivement créé un endroit où il est devenu impossible de distinguer une private joke noire d'un authentique hommage funéraire monétisé.

Et puis il y a le contrarian systématique, sujet suffisamment consistant pour mériter sa propre section.

Le petit malin, ou l'art de pinailler pour exister

Il suffit qu'un post dépasse cinquante commentaires pour qu'apparaisse, presque mathématiquement, le type qui va corriger un détail sans intérêt du texte original, avec le ton de quelqu'un qui vient de démontrer un théorème. Le post parle de gestion d'équipe. Le commentaire porte sur le fait que techniquement, le mot "leadership" vient du vieil anglais et n'a rien à voir avec ce que l'auteur en dit. Personne n'a demandé cette précision. Personne n'en a besoin. Mais elle sera là, en haut des réponses, avec dix-sept "j'aime" de gens qui n'ont pas lu le post non plus, juste le commentaire qui les a fait se sentir intelligents pendant quatre secondes.

Ce réflexe a un nom informel dans certains cercles anglophones, "well actually", et il capture bien la mécanique : il ne s'agit jamais de faire avancer la conversation, seulement de se positionner brièvement au-dessus d'elle. LinkedIn a simplement industrialisé cette pulsion en lui donnant un public professionnel, ce qui la rend encore plus absurde, puisque tout le monde y joue un rôle de sérieux qui rend le pinaillage encore plus ridicule par contraste.

Fermer l'app n'est pas un acte de sagesse, c'est un acte de survie

Je pourrais conclure en disant qu'il faut se déconnecter, respirer, retrouver du sens ailleurs. Mais la vérité plus embarrassante, c'est que je vais probablement rouvrir l'application demain, au même réflexe coupable, pour la même dose de mauvaise humeur. Ce n'est pas de la sagesse. C'est une habitude qui a survécu à toutes les raisons qui la justifiaient.

Et il y a quelque chose d'assez ironique à écrire un article entier, avec accroche personnelle et chute qui se veut mémorable, pour critiquer un réseau social qui produit exactement ce genre de structure à la chaîne. Si dans six mois vous retrouvez ce texte recyclé en story LinkedIn avec une photo de moi en costume et la légende "Ce que ce blog m'a appris sur l'authenticité", vous saurez que le dead internet a fini par me rattraper aussi.